Publié le 12 Mai 2017 | 2 commentaires

J’étais assise sur le pas de la porte quand je l’ai vu arriver au loin. Ça a toujours été comme ça. Je l’ai toujours reconnu à l’instinct. D’abord c’était parce que je l’aimais. Sa présence après m’avoir indifféré, s’était mise à m’aimanter. S’il était là, quelque part même loin, je le savais. Et puis par la suite, même des années après, sa présence continuait à mettre quelque chose de différent dans l’air. S’il était là, je le savais.

50 ans après, c’était encore vrai.

50 ans.

Je me demandais comment j’avais pu laisser passer ces années. Et en même temps, je le savais. J’avais vécu pleinement chaque minute jusqu’ici.  Depuis mes 18 ans, je me demandais à la fin de chaque journée,  si je pouvais mourir maintenant. Si j’avais été en accord avec moi même dans mes choix.  La réponse était souvent oui. Et parfois pas. Je m’y suis employée du mieux que j’ai pu, en tout cas.

Et lui, aujourd’hui, que j’avais tant aimé. Que j’aimais encore, je le sentais. C’était étrange pour moi de me dire qu’à 72 ans on pouvait encore aimé et sentir tout son coeur vibrer. Je l’avais quitté à cause de cet impératif que je m’étais fixé. Je ne pouvais pas être qui j’étais, si je restais. Je lui étais dévouée corps et âme. Mon existence ne comptait, que parce qu’il me regardait. Et tout mon corps hurlait de douleur, quand j’ai pris cette décision de le quitter.

Bien des fois, ensuite je me suis demandée comment j’avais fait . Je croyais qu’avec le temps, j’arrêterais d’y penser. Je croyais beaucoup de choses, avant d’arrêter de croire.

Je croyais beaucoup de choses.

Je croyais.

Ensuite, je me suis mise à vivre. Et j’y avais beaucoup gagné. Mais lui, je ne l’ai jamais oublié. Et c’était maintenant. Ce moment que j’avais tant rêvé. Mais pas rêvé comme une princesse de Disney. Des étoiles dans les yeux et les mains croisées. Je l’avais rêvé, comme un autre possible qu’on fait exister en parallèle de sa réalité.

Comment m’avait-il trouvé?

Depuis que j’étais venue m’installer ici, très peu de gens savaient comment me trouver. En partie, parce qu’il me restait très peu de gens, en partie parce que je me cachais à moitié. Quand je me suis installée dans cette maison, j’ai fini de me détacher de ces amarres qu’on se crée, quand on croit qu’on a besoin des autres pour exister. Je ne suis pas devenue une sorte d’ermite asocial qui déteste tous les êtres humains. J’ai juste fait le choix de m’en éloigner, pour mieux les aimer. Choisir cette maison. Et la faire mienne, quoi qu’en dise la société, c’était mon dernier pas vers moi même, celui qui m’a permis de m’ajuster.  De retrouver mon axe, pour ne plus le quitter.

Cette maison, c’était l’expérience ultime de ce qui se passe quand tu as parcouru un long chemin pour te retrouver. Tout au long de ma vie, j’ai amassé des petits cailloux qui m’ont servi à comprendre que les règles ne marchent, que quand elles sont respectées. Non pas que je n’ai pas de règle, mais j’ai suivi mes propres lois. Pas celles qu’on voulait m’imposer. Et je crois pouvoir dire sans prétention, que les règles que je me suis fixée, sont beaucoup plus respectueuses des êtres humains, que celles qui dirigent la société. Quand j’ai choisi cette maison, je marchais.

C’était un jour glorieux. Un de ces jours de printemps, où je sentais toute la nature s’étirer. Comme quasiment tous les jours, quand j’en ai envie, j’étais venue marcher par ici. Ces montagnes où j’ai grandi. Et dont je me suis éloignée, croyant que j’allais trouver la vraie vie, là où les autres êtres humains s’agitaient. Longtemps, je ne me suis pas sentie d’ici. Mes parents étaient venus vivre là, mais m’avaient élevé dans l’amour de l’endroit d’où ils venaient. Ils s’étaient toujours situé un peu à la marge de la vie du village. Et comme souvent, j’avais pris cette vision qui était la leur, et je me l’étais appropriée. Mais un fil invisible m’y ramenait. Même bien après qu’ils soient morts, je continuais à venir faire ces marches qui partaient de chez eux et y revenaient.

J’ai compris tard, que j’étais d’ici. Que j’appartenais à cet endroit. C’était pendant une marche que j’ai beaucoup refaite depuis. J’avais suivi le sentier tracé par une biche dans la forêt. J’ai débouché sur ce champ. Vide de tout être humain, mais pas d’humanité. Et j’avais pleuré. Pleuré de joie. Et je m’étais dit que je mourrais ici. Où au moins que j’aimerais que mes cendres y soient dispersées.

Alors le jour où je suis tombée sur cette maison, j’ai juste décidé qu’elle m’appartenait. J’ai poussé la porte. Elle était à peine fermée. J’ai poussé un peu fort et la serrure a cédé. Je ne l’ai jamais réparé. La porte n’est jamais verrouillée. Je sais bien que cette maison je devrais l’avoir acheté. Mais je sais aussi, qu’elle est restée inhabitée pendant des années et des années. J’ai mes sources au village. & l’avantage c’est que les croyances et les superstitions sont une meilleure garantie qu’un titre de propriété. J’habite la maison de la sorcière. J’ai repris sa maison et son rôle dans la société. Et maintenant qu’on ne nous brûle plus, je mesure l’importance et le confort qu’il y a, à l’adopter.

Avant, je me serais demandé ce qu’il allait pensé de moi. S’il savait comment les gens du village m’appelait. Mais ce n’est plus le cas. Maintenant je sais qui je suis. Et pourquoi, je suis comme ça. & je sais aussi que le plus important ne bougera pas. C’est donc le bon moment, pour ce qui va se passer. Maintenant.