Publié le 16 Sep 2017 | 11 commentaires

Je rentrais chez moi. Tant pis, ce soir j’avais fermé plus tôt. De toutes façons vu le temps, il y avait peu de chance que la personne qui me permettrait de payer mon loyer déjà en retard entre.

 

Au début, tout au début il y avait eu l’euphorie pure.

 

La Joie.

 

J’allais enfin leur prouver que j’étais capable.

 

& j’allais pouvoir défendre cette idée, dont je parlais depuis des années et qui provoquait tout au plus un haussement de sourcil & au mieux, un sourire gêné.

 

Quand j’avais visité cette ancienne boutique de cordonnier, j’avais su immédiatement que ça devait être là.

 

Tout en longueur. Mais bien placée, dans le vieux quartier des artisans. Je n’avais pas besoin de beaucoup de place pour exercer mon métier. Enfin mon métier. Si tant est que l’on puisse considérer que poète est un métier. Parce que c’est ça que je fais. J’écris. J’écris des lettres. J’écris aussi des courriers administratifs pour aider les illettrés du quartier.

 

Mais ce que j’aime le plus faire, c’est composer. J’aime que quelqu’un entre le coeur entre les mains et me le pose sur la table. J’aime la pudeur, dont c’est accompagné.

 

Ces gens-là, entre avec une  idée. Une intention, une émotion. Quelque chose à dire, mais pas la façon de l’exprimer. Ils me posent tout en vrac sur mon écritoire et moi je permets à tout ça de s’envoler, vers la personne à qui s’est destiné.

Mais ce soir, je ne sais pas si c’est une bonne idée de repenser à cette période-là. Parce que ce soir, j’ai le coeur vide et l’espoir à sec. J’y ai cru pourtant de tout mon coeur, et de toute mon âme. Mais le charbon qui vient à manquer. Le propriétaire que j’évite copieusement, pour retarder le moment où je devrai lui dire que là, ce mois-ci je ne peux pas payer mon loyer,  a eu raison de ma foi en moi et en la nécessité de ce que je fais.

Il me reste une lueur. Ce soir je suis invité. Mon ami de toujours, vient de rentrer. Il était parti loin, naviguer. Il a réussi lui. Il est dans les affaires.

Ce qu’il fait, je n’ai jamais très bien compris.

& ce soir, il m’a invité à souper chez lui.

 

Nous voilà attablés. Rassasiés. Nous avons divinement mangé. & j’apprécie ce plaisir, autant qu’il vient aiguillonner mon chagrin de ne pas pouvoir m’offrir et lui offrir, ce qu’il vient de me donner.Vient la fin du repas. Mon ami est bavard. Il m’a raconté son voyage, ses aventures et ses contrariétés. Il n’est pas toujours facile de faire commerce. Cela oblige à se confronter à tout un tas de gens dont je ne sais plus grand chose.

 

& puis vient le moment, que je redoute temps.

Cette question qui s’accompagne souvent d’une tête penchée.

 

La voilà.

 

Ça va, le magasin?

 

Je réponds peu fier de moi:

 

-Non, ça ne va pas.

 

& contre toute attente, mon ami commence à débiter un tas d’insanités.

 

-Evidemment que ça ne va pas! Tu croyais quoi? Je n’y ai jamais cru à ton projet. Vivre de la poésie! Mais tu croyais quoi? Que des gens auraient dans l’idée de faire vivre quelqu’un qui a décidé de s’extraire de la société? Que tu allais faire fortune en aidant des amoureux transis à déclarer leur flamme à des petites gourdes sans cervelle? Sérieusement, je te l’avais dit. Personne ne va entrer dans ton Magasin et te dire:

-MONSIEUR ce que vous faites, fait du bien à l’Humanité. Alors moi je vais vous aider à en vivre. Je vais porter votre travail. Je vais vous publier. J’ai lu un de vos poèmes, et il m’a bouleversé. J’en ai pleuré tellement vos mots sont justes et vos phrases finement ciselées.

 

Je restais stupide et bouche ouverte à le regarder. Complètement bouleversé. Lui, l’ami de toujours. Il était en train de me dépecer. Il mettait en pièce tout ce en quoi je croyais. Et lui de continuer.

 

-Mais réveille-toi mon vieux. A ton âge il serait peut-être temps de faire quelque chose de ta vie. D’entrer dans le monde pour y faire quelque chose de normal, qui te permettra de vivre décemment et de ne plus tirer le diable par la queue.

 

Je m’affaissais sur mon siège. Il était en train de dire tout haut, ce que je ressentais. LUI, l’ami de toujours que j’avais toujours respecté et retrouvé. Quels que soit les chemins que nous ayons emprunté. Et là je le voyais devenir de plus en petit, au fur et à mesure qu’il parlait.

 

C’est donc ça qu’il pensait.

 

Je sentis quelque chose de rouge et de chaud prendre de la place dans ma poitrine et monter. Monter dans ma gorge jusqu’à exploser. Je me mis debout.

 

Je lui fis face. La tête haute, mais le coeur serré.

 

-Tu te dis mon ami? Toi qui viens de me mettre à terre. Toi qui m’invite chez toi pour prendre mon coeur et l’étrangler? Que viens-tu me dire là, après toutes ces années. Que ma quête est vaine. Que je vends du vent, & juste des idées? Que je ne les vends pas d’ailleurs sinon je pourrais payer mon loyer et t’inviter à mon tour à manger les mets les plus fins & à boire les meilleurs vins. Toi MON AMI, tu viens me dire que ma vie relève de l’absurdité. Que tout ce en quoi je crois peut se comparer à de la fumée? Eh bien oui, mon ami je te le dis. Je crois que ce que je fais à un sens. Je crois même que ça a plus de sens que bien des vies absurdes sous couvert de normalité. Je crois que la poésie et la joie in quantifiable, mais certaine qu’elle procure doivent exister. Je ne sais par quel bonheur, ou par quel malheur, je ne sais pas, c’est la mission que je me suis vu attribuée. Et tu sais que je ne parle pas là, d’un ordre divin. Mais de cet endroit qui fait sens et qui te fait sentir vivant même si parfois tu as l’impression que tu vas en crever. OUI, je fais de la poésie. Et à notre époque, je conçois tout à fait à quel point cela relève de la plus grande stupidité. Dans les jours lumineux, je sais je me rappelle pourquoi je le fais. Je rejoints mon écritoire le coeur léger. Dans des temps plus sombres, et beaucoup moins nuancés, j’ai envie de me taper la tête contre les murs tellement j’en ressens toute la difficulté. Mais c’est pour ça que je suis au monde. C’est que je fais. C’est ce que je ferai même si je dois en crever. Et si parfois le regard des gens que j’aime vient me percer le coeur, parce que j’y lis le doute. & que le doute par capillarité vient déteindre sur ma certitude que je fais ce que j’ai à faire, quoi qu’il doive m’en coûter. Mais je t’interdis de parler comme ça des gens pour qui j’ai, et je vais travailler. ce sont des êtres humains touchants, aimants & imparfaits. mais ils aiment & ils en deviennent beaux. De cet amour sans mot, ils se font des étoiles qu’ils mettent dans leur yeux pour briller et faire briller cette âme qu’ils viennent de rencontrer.   COMMENT peux-tu, toi mon ami venir dans un moment de ma vie où je doute du sens que j’ai donnée à ma vie & de mon utilité, comment peux-tu m’appuyer sur la tête au lieu de me lancer une bouée d’espoir et de bonne volonté?

 

Mon ami qui s’était assis et qui curieusement avait souri, pendant tout le temps où je faisais mon plaidoyer pour une vie faites de mots, d’émotions et de sentiments partagés. Mon ami, leva la tête et me dit:

 

-Je viens te dire, mon ami, car oui, je suis ton ami maintenant plus que jamais, que tu as mis bien du temps, à te rappeler, pourquoi tu fais ce que tu fais, et pourquoi tu ne pourras jamais t’arrêter.

 

Pointer

Toute ressemblance avec des personnes ou des fait bla bla bla, serait absolument calculé. Cette semaine au Magasin une jeune fille et un jeune homme sont rentrés. Elle revenait du Sri Lanka. Nous avons échangé, & changé ensemble. Alors qu’ils me demandaient le Magasin de MOTS comment pourquoi elle m’a dit que ça lui faisait penser à une nouvelle qu’elle avait lu. Dans cette nouvelle un poète va voir son ami qui rabaisse ce qu’il fait, jusqu’à provoquer sa colère et lui faire dire pourquoi il fait ce qu’il fait. Elle m’a dit qu’elle m’enverrait la référence. J’ai cherché, comme une ancienne bibliothécaire que je suis, mais impossible de trouver. Comme ça je dirais que ça me fait penser à du Dostoïevski. Mais je peux me tromper. Comme je ne l’ai pas trouvé, j’ai décidé de l’écrire. & c’est ce que j’ai fait. Imparfait, mais fait.