Posted on 7 Sep 2019 | 3 comments

Je me souviens. C’était un jeudi. J’étais en formation dans une ville de l’arrière Pays dans le Sud. Ce jour là, la formatrice nous avait laissé sortir plus tôt, sentant que nous avions l’esprit qui battait la campagne. & effectivement elle avait raison. C’était le milieu du mois de septembre. Quand les journées commencent à changer, mais qu’il reste une traînée de morceaux d’été dedans. Plus froid le matin, mais un soleil encore chaud & requinquant l’aprés-midi. Mais pour ma part, je dois bien avouer que mon inattention, était surtout dûe à la qualité plus que relative de cette formation. & en même temps, si je réfléchis bien (ce qui m’arrive parfois, parce que je réfléchis TROP ça c’est certain, mais pas toujours bien), je dois dire, que j’ai rarement assisté à une formation professionnelle, où j’avais l’impression d’avancer, de grandir. Le seul moment de ma vie où j’avais senti  les rouages de mon cerveau fonctionner, c’était à la fin de mes études en DEA. Pour la première fois de ma vie, je m’étais sentie intelligente, ou au moins en capacité de le devenir. Alors que depuis que j’avais découvert le MONDE DU TRAVAIL, je dois bien dire que cette sensation, avait pour le moins disparu de mes radars. & ce n’est pas la formation à laquelle j’assistais durant ces trois jours, qui allait changer la donne. Je l’avais choisi, pensant qu’elle apporterait de l’eau au moulin de mes réflexions. & parce que j’avais connaissance du travail de recherche du formateur qui l’animait. Je l’estimais & il m’amenait à réfléchir & à infléchir mon point de vue, ce qui n’a pas de prix dans cette mer d’opinions, dans laquelle nous nous baignons chaque jour.

Malheureuseusement, il n’avait pas pu l’animer, et nous avait envoyer à sa place, son étudiante qui, pour le coup était loin de nous changer du tas de conneries habituelles qu’on entend un peu partout. Alors que cette formation devait nous apporter un éclairage sociologique sur la question des adolescents, celle-ci passait son temps à faire appel à sa -tout petite- expérience de vie. Ses exemples & citations de sa vie-son oeuvre, ayant uniquement pour but de nous démontrer à quel point elle était formidable, & à quel point le monde se trouvait plus beau de sa présence dedans.

Elle représentait tout ce que je détestais dans l’ego, quand il est complétement distrophié. & je me mordais les joues pour ne pas lui asséner quelques unes de MES vérités. J’étais en colère. En colère contre la terre entière. Donc contre moi, en premier. J’avais du mal à identifier la source de cette colère. & je n’étais pas dans un état de recul suffisant de toutes façons, pour la chercher avec persévérance.  C’est aveuglé par ces pensées nocives, que je déambulais dans les jolies rues pavés de la petite ville qui nous accueillait. La formation était nulle. ça OK! Mais elle me permettait au moins de profiter de moments pour moi, où je n’étais pas obligée de prendre sur moi. Pratique pour le moins étrange, quand on y pense. Prendre sur soi? Mais pourquoi? & surtout prendre quoi?

Je m’étais un peu perdue dans les petites venelles de la ville, quand je tombai sur la façade d’un Magasin étrange.

Ce Magasin était le seul de la rue. & il n’était pas dans un axe trés passant. Il se dégageait de sa façade une impression d’étrangeté. Le Magasin de SOUVENIRS. C’était peint à la main sur l’enseigne qui le surplombait. Mais ça ne collait pas avec ce qu’on attend d’un tel lieu. Pas de trucs en plastiques moches accrochés devant. Pas de tee-shirts aux motifs se voulant RIGOLOS, imprimés au Pays du Soleil Levant. Pas de jouets en bois, n’ayant rien à voir avec la région où l’on est.

La porte était ouverte. N’étant pas pressée, je me décidais à entrer voir ce qu’il en était.

Quand je passai la porte, je me sentie un peu désorientée; ça ne ressemblait à rien de ce à quoi on pouvait s’attendre. Partout sur les étagéres était alignées des sortes de Boules à neiges. Mais à bien y regarder, ce n’était pas exactement ce que je voyais. Tout était en mouvement à l’intérieur de ces boules. Tout bougeait. Sans que rien n’indique, que quelque chose produisait un mouvement quelconque là, où elles se trouvaient.

J’étais vraiment soufflée. C’était hors de tout ce que je connaissais & j’aurais été bien incapable d’expliquer ce que je voyais. Je pris le temps de regarder autour de moi, & si je ne comprenais pas, ça me ravissait. Sitôt passé la porte, j’avais senti mon coeur s’apaiser. La petite boutique avait une ambiance feutrée. & une odeur délicieuse d’enfance, de joie éclatante et de feux de cheminée. Elle ne devait pas être plus grande qu’une piéce de monnaie, cette boutique, mais paradoxalement, je sentais qu’il me faudrait des heures & des heures, voir une vie,  pour en faire le tour. Je dépassais l’étagère qui coupait l’entrée, et je tombai sur une toute petite bonne femme pas plus haute que moi. Elle était belle à en avoir le souffle coupé. Agée. Trés âgée. Mais d’un âge qui l’avait rendue époustouflante de beauté. Elle était joliment ridée. Le sourire qu’elle m’adressait marquait chaque pli de son visage, comme s’il y était gravé. Elle avait les cheveux blancs et drues, relevés en un chignon élaboré, mais qui n’avait rien d’apprêté. Elle portait une chemise à carreaux bleues nuages, un jean passé mais propre et parfaitement ajusté, & une étonnante paire de baskets roses pailletées, qui firent naître un sourire immense sur mon visage & dans mon coeur fatigué.

-Bonjour, me dit-elle avec son accent chantant.

-Bonjour! BONJOUR! Excusez-moi mais. . . ?

-Vous vous demandez où vous êtes tombée?

-Oui, je . . .

-Vous ne comprenez pas ce que vous voyez?

-Oui, j’ai lu sur la façade que . . .

-. . . que c’est un Magasin de SOUVENIRS? & bien mon enfant, je peux vous appeller mon enfant n’est-ce-pas? C’est EXACTEMENT ce que c’est. Un Magasin de SOUVENIRS. Mais pas des souvenirs en plastiques qui finiront sur une étagère empoussiérée. C’est un Magasin POUR SE SOUVENIR de tout ce qui vous est arrivé juqu’à ce que vous entriez.

Je restais coîte. Complétement perdue par ce que la dame me disait & en même temps avec une infime impression d’être entrain de me retrouver. J’avais dans le coeur la sensation que c’était le bon endroit pour moi, & que pour une fois, je n’avais pas à dresser mes moyens de défense habituels, qui allaient de la fuite à la colére indignée. J’avais laissé tout ça devant la porte. Je me sentais délestée.

-Ne cherche pas toujours à tout t’expliquer. A tout comprendre, me dit-elle comme si elle me connaissait. Saisis ta chance & prend le temps de faire le tour de ton passé. Elle fit un mouvement de la main en désignant ce que j’avais pris pour des boules à neiges, quand j’étais entrée. Je suivis du regard l’étagére qu’elle me désignait. Et je vis quelque chose dans l’une de ces boules, qui me fit aussitôt me rapprocher du coin qu’elle m’avait indiqué. En effet, dans l’une de ces boules apparaissait l’image en mouvement de BOUBA, mon nounours préféré. En m’approchant de plus près, et en soulevant la boule posée à plat sur ma main, je vis l’image prendre vie, là juste sous mon nez. Je vis Juliette assise sur un coin de trottoir, mon nounours sur les genoux entrain de tirer un fil & son aiguille et de découper celui-ci. Elle me rendit mon nounours, à moi que je voyais, debout à coté. Petite fille de six ans, aux yeux totalement émerveillés. Elle venait de coudre dans l’oreille de mon nounours, une paillette secrète. Elle me dit, & ça je m’en souvenais plus que je l’entendis, que ce serait notre secret. Cette paillette cousue, invisible pour les autres, mais dont je savais qu’elle y était.

Je me mis à pleurer. Ce . . . Cette boule là, que j’avais dans la main, venait de me faire voyager 26 ans en arrière, sans que j’ai bougé un cil. Plus que le souvenir, j’avais senti dans mon coeur & dans mon corps, tout ce que j’avais ressenti à ce moment précis de ma vie. Un des nombreux moments que je chérissais.

-Maintenant que tu as compris ce que je fais, me dit-elle, en me sortant de l’abîme du souvenir où j’avais plongé. Je t’invite à aller visiter ton passé. Tu as droit à 7 boules, pas une de plus. Ce SOUVENIR, que tu viens de voir devait juste te permettre d’affermir ton coeur, pour ce voyage dans lequel personne ne pourra t’accompagner. Je ferme la porte. Prends ton temps. Le Magasin est à toi. Je mets le panneau sur la porte pour dire qu’il est fermé. Prends BIEN ton temps, & si je peux te conseiller, ce que je vais faire, puisque c’est mon rôle premier, je t’invite à ne pas choisir que de bons souvenirs. Tu aurais passé un bon moment, en sortant, mais ce n’est pas le but de ta présence ici.

-LE BUT? Mais quel est le but de ma présence ici? . . . & comment vous me . . .

Elle me tourna le dos, retournant à sa table de travail, où elle était entrain de bricoler une boule semblable à celle que j’avais regardé.

-VA. Je t’expliquerai aprés.

J’eus un instant d”hésitation devant cette incroyable opportunité. Puis je commençais à faire le tour des étagéres & à m’arrêter. A regarder attentivement chaque boule, & à en choisir 7. Les unes aprés les autres. Dans un sens qui m’appartenait. Je me retrouvais tour à tour:

entrain de pleurer,

éclatant de rire sans pouvoir m’arrêter,

silencieuse et recueillie comme devant un ciel d’été,

les joues rouges et les yeux qui me brulaient,

puis pliée en deux, sur une douleur que mon corps n’avait pu effacer, à pleurer comme jamais,

Je fus ensuite comblée et totalement & incomparablement pleine de gratitude de pouvoir revivre encore une fois la joie de ce moment là,

puis circonspecte devant la dernière boule que je n’avais pas choisie.

Au moment de mon dernier choix, la veille dame m’avait tendue celle-ci. Celle du SOUVENIR de ma journée d’hier.

Sur le moment, je dois bien l’avouer maintenant, je n’avais pas compris. D’autant qu’observer mon visage durcit par le mécontentement et fermé comme jamais dans cette salle de formation, était moyennement agréable, maintenant que j’avais renoué avec les plus beaux éclats de rire de ma vie.

La veille dame vint me prendre la dernière boule des mains. Elle la reposa sur l’étagére. & me dit:

-Je crois que ça se passe d’explication non? MERCI d’être entrée ici. MERCI sincérement. Tu n’imagines pas à quel point, c’était important pour moi, que toi, en PARTICULIER, tu fasses le pas qui t’a permis de faire le tour de ta encore si courte vie. Il est temps que tu y ailles maintenant. Il se fait tard. Mon chat Marcel, m’attend.

Il est vieux & je ne veux pas rater l’heure du câlin de soir, tant qu’il est encore là. Allez VA. Dit-elle en ne m’expliquant rien de ce qu’elle m’avait promis. Elle m’accompagna gentiment, mais fermement jusqu’à la porte, qu’elle referma derrière moi. J’étais abasourdie.

Complétement ailleurs, donc totalement dans la vie.

Aprés m’être posée en terrasse pour comprendre ce qui venait de se passer & avoir passé une nuit plus que blanche, je dois bien l’avouer, je revins le lendemain devant la devanture du MAGASIN de SOUVENIRS. Enfin, là où elle s’était trouvé la veille, quand j’y étais entrée. Ce qui n’était plus possible aujourd’hui, puisque l’enseigne en était quasiment totalement effaçée & la porte était visiblement fermée & depuis trés longtemps, vu l’état des huisseries. J’étais totalement circonspecte, & je m’approchais histoire de tenter de pousser la porte par laquelle j’étais entrée pas plus tard qu’hier. Je n’avais quand même pas rêvé? La porte était bien close. Impossible d’y entrer. Je me retrouvai comme une conne, la main sur la poignée d’une boutique visiblement fermée, depuis des années. Rattrapée par un je ne-sais-quoi-d’ego-mal-placé, je tournais la tête à droite & à gauche pour vérifier qu’il n’y avait personne dans la rue pour me voir me comporter de façon si étrange, devant un vieux magasin défrêchis & trés visiblement inoccupé. En tournant la tête, j’eus un coup au coeur assez violent, car je crus voir dans la vitre de la porte d’entrée du MAGASIN de SOUVENIRS, le reflet de la vieille dame, qui, pas plus tard qu’hier soir, m’avait accueilli ici même, me donnant l’occasion de faire une vraie mise à jour de ma vie & de ce que je devais maintenant faire de mes besoins & de mes envies. C’est ce que j’étais venue lui dire aujourd’hui. Je reculais d’un pas, pour mieux voir si j’avais bien vu ce que j’avais vu.

& c’est avec une grande joie inattendue, que je me mis à rire toute seule dans cette rue où presque personne ne passait plus. Ce que je venais de voir dans la vitre de la porte d’entrée du Magasin de SOUVENIRS, c’était mon propre reflet. Soudain, je me figeais. J’étais haute comme trois pommes. Coiffée d’un chignon de cheveux  noirs et drues, relevés en un chignon élaboré, mais qui n’avait rien d’apprêté. Je portais ce jour là, une chemise à carreaux roses  comme un ciel où le soleil se couche en été, un jean passé, mais propre et parfaitement ajusté, & une étonnante paire de baskets dorées.

 

J’aurais donc un chat qui s’appellerait MARCEL, & une longue & belle VIE qui rend belle de SOUVENIRS JOLIS. Je me retournais. Dos au Magasin de mes SOUVENIRS, face à la rue. Prête à aller me fabriquer cette VIE, qui me rendrait belle comme la veille dame d’hier, qui pour une raison que maintenant je comprenais, m’avait donné l’occasion de créer l’élan nécessaire, de mettre fin à une vie qui ne m’allait plus.

 

FIN.

NDLR: Oui, oui, tu l’auras noté. J’ai un problème avec le participe -au- passé. J’espére que ça n’aura rien enlevé à la sincérité que j’ai mise, pour raconter cette histoire et te la livrer.